Sorti en 1986 sur Amstrad CPC, Crafton & Xunk est l’un de ces titres qui, sans faire le bruit d’un Bomb Jack ou d’un Chuckie Egg, a marqué durablement la scène du jeu français. Développé par Rémi Herbulot et illustré par Michel Rho, le soft s’inscrit dans la lignée des jeux d’action‑aventure en 3D isométrique, à la manière de Knight Lore sur ZX Spectrum, mais avec une identité propre, plus colorée, plus « cartoon » et nettement plus vivante techniquement pour un micro de 64 Ko.

Sur un fond de science‑fiction bon chic bon genre, l’histoire se déroule en 2912 : la Terre et ses colonies spatiales tremblent à l’idée que l’ordinateur central de contrôle galactique, abrité dans le centre de recherche Zarxas, soit détruit. À la manœuvre, Crafton, un androïde spécialisé dans les missions dangereuses, et Xunk, son fidèle podocéphale (un pied doté d’un cerveau, en gros), chargés de pénétrer le complexe et d’empêcher la catastrophe.
Une prouesse technique dans la jungle des 8‑bits
Ce qui frappe dès les premières secondes, c’est la mise en scène : chaque salle de Zarxas est construite en 3D isométrique, avec des murs, des meubles, des objets et des personnages tous indépendants, le tout animé avec une fluidité rare pour l’époque. Loin des jeux en deux couleurs qui dominaient encore sur Amstrad, Crafton & Xunk exploite le mode basse résolution de la machine pour afficher jusqu’à 16 couleurs par écran, offrant une palette vive, presque « bande dessinée », qui donne au complexe un aspect à la fois futuriste et caricatural.

Herbulot, inspiré par Knight Lore, ne s’est pas contenté de copier : il a cherché à aller plus loin en termes de vitesse, de détails et de jouabilité. Le résultat est un environnement interactif où l’on peut déplacer des meubles, grimper sur des objets empilés, pousser ou tirer des caisses, activer des interrupteurs et manipuler une kyrielle d’objets pour débloquer des salles. Techniquement, c’est une prouesse pour un CPC 464/6128, et cela se ressent dans la densité du level design, où chaque couloir, chaque laboratoire, chaque sas semble avoir été pensé comme un petit puzzle autonome.
Gameplay : action, énigmes et humour potache
Le cœur du jeu tient dans un mélange subtil d’action, de plate‑forme et de réflexion. Crafton évolue dans un labyrinthe de salles interconnectées, collecte des objets, résout des énigmes de portes à codes, contourne des gardes et des robots, et exploite les capacités de Xunk, qui peut bloquer un ennemi, servir de marchepied ou activer certains mécanismes. Le podocéphale n’est pas un simple sidekick décoratif : il est intégré au gameplay, parfois indispensable pour atteindre une zone inaccessible ou pour déclencher une séquence précise.

Le rythme oscille entre tension nerveuse (éviter les lasers, esquiver les tirs, gérer l’énergie) et moments de calme où l’on cogite devant une porte verrouillée ou une configuration d’interrupteurs. L’humour bon enfant, visible dans le design de Xunk, dans les noms des salles ou dans certains sprites, vient adoucir la difficulté, qui reste tout de même assez relevée pour l’époque : chaque erreur coûte cher, et les sauvegardes n’existent pas, ce qui pousse le joueur à mémoriser les chemins et les combinaisons.
Une empreinte française dans l’ère des hits britanniques
Édité par ERE Informatique, Crafton & Xunk est un pur produit français, dans sa conception, son esthétique et sa narration, à une époque où le marché européen du jeu vidéo était largement dominé par les studios britanniques. Le titre connaît un succès critique et commercial non négligeable, décrochant notamment le Tilt d’Or 1986 dans la catégorie action‑aventure, ce qui en fait l’un des rares jeux français à avoir brillé aussi fortement dans la presse spécialisée de l’époque.

À l’international, le jeu est exporté sous le nom Get Dexter (Crafton devenant Dexter, Xunk devenant Scooter), et parvient même à se hisser en tête des charts anglais, une performance quasi inédite pour un soft hexagonal sur un marché aussi concurrentiel. Les conversions sur Atari ST (1987) et MSX2 (1988) confirment l’aura du titre, même si la version Amstrad reste, pour beaucoup de puristes, la plus « authentique », tant elle exploite parfaitement les limites de la machine.
Une œuvre culte dans l’histoire du rétro‑gaming
Aujourd’hui, Crafton & Xunk est considéré comme une petite perle du catalogue Amstrad, souvent cité parmi les meilleurs jeux d’action‑aventure de la plate‑forme. Son mélange de 3D isométrique, d’humour, de difficulté exigeante et de design soigné en fait un objet de fascination pour les amateurs de rétro‑gaming savant, qui voient en lui à la fois un hommage à Knight Lore et une tentative très personnelle de pousser le médium plus loin.

Plus qu’un simple jeu de plate‑forme, Crafton & Xunk incarne une certaine idée du jeu vidéo français des années 80 : techniquement ambitieux, visuellement distinct, narrativement léger mais cohérent, et surtout, suffisamment singulier pour laisser une empreinte durable dans la mémoire collective des joueurs. Pour quiconque s’intéresse à l’histoire du rétro‑gaming, plonger dans Zarxas avec Crafton et Xunk, c’est découvrir une de ces expériences qui, malgré les années, garde intacte sa part de magie low‑tech.

