Martine Beswick, c’est la bombe jamaïcaine qui a traversé le cinéma de genre comme une comète sensuelle et carnassière, laissant derrière elle une traînée de sueur, de poudre et de sang en Technicolor. Elle n’a jamais été une simple “Bond girl” décorative : elle est le moment où le cadre se fissure, où la pin-up devient prédatrice, où le cinéma pop s’autorise enfin un peu de trouble.

Jamaïque brûlante, Londres grisaille
Née à Port Antonio en Jamaïque en 1941, Martine Beswick grandit entre soleil tropical et tensions familiales avant de débarquer à Londres, ville de pluie, de pubs enfumés et de castings impitoyables. Elle quitte l’école pour bosser, enchaîne les petits boulots, se glisse dans le mannequinat et utilise les concours de beauté comme tremplin brutal vers le cinéma, vendant même une voiture gagnée en pageant pour financer son saut vers la scène.

Quand Beswick entre dans l’univers Bond, le mythe change de température : dans From Russia with Love, elle incarne Zora, gitane incendiaire plus proche du combat de rue que du cocktail au shaker. La fameuse baston de campement, corps à corps poussiéreux et animal, la transforme en figure primitive du female rage, loin des silhouettes lisses habituelles de la franchise. Dans Thunderball, elle revient en Paula, complice de 007, sacrifiée sur l’autel du suspense, mais avec une présence qui mange l’écran plus violemment que bien des méchants de service.

Chair préhistorique et sorcière victorienne

Les années Hammer, c’est le moment où Martine Beswick explose pleinement : dans One Million Years B.C., au milieu des fourrures et des dinos de studio, elle transforme le cliché de la sauvageonne en arme de séduction massive et presque sadique. Là où Raquel Welch est l’icône carte postale, Beswick incarne la pulsion, la menace, le sexe qui griffe, jusqu’à voler des scènes à la star officielle comme une voleuse de projecteurs.

Mais c’est Dr Jekyll & Sister Hyde qui la grave à jamais dans le panthéon de la contre-culture horrifique. Elle y incarne Hyde, version féminine et carnivore, métamorphose sexuelle gore qui dynamite la morale victorienne comme un cocktail Molotov lancé sur une vitrine de pharmacie. Son jeu mélange froideur aristocratique et cruauté voluptueuse, faisant du film une parabole tordue sur le genre, le désir et le monstre intérieur des sociétés policées.
Scream queen de l’ombre

Dans Seizure, premier film d’Oliver Stone, elle apparaît en “Queen of Evil”, dominatrice spectrale sortie des cauchemars d’un écrivain, sorte de muse sadienne du cinéma d’horreur seventies. Ce n’est plus seulement une actrice : c’est un archétype, un visage qui convoque immédiatement la promesse d’un univers tordu, borderline, où le récit va forcément déraper. À la télévision, de The Six Million Dollar Man à Fantasy Island, elle s’infiltre partout, fragmentant son aura dans une mosaïque pop où chaque apparition vient contaminer le confort cathodique par une légère inquiétude sensuelle.

Corps politique, icône culte
La force de Martine Beswick, c’est de faire imploser de l’intérieur les codes du “beau corps féminin” des années 60 et 70. Là où Hollywood préfère les blondes glacées façon Hitchcock, elle impose une beauté brune, tropicale, féline, contraste vivant avec les héroïnes nordiques qui dominent l’imaginaire de l’époque. Elle incarne une présence “autre” : jamaïcaine dans un cinéma majoritairement blanc, plus dangereuse que docile, plus arme qu’ornement, faisant de chaque rôle un sabotage discret des fantasmes dominants.

Aujourd’hui semi-retirée, reconvertie un temps dans les affaires avant de revenir comme figure tutélaire dans des docs, conventions Bond et hommages horrifiques comme House of the Gorgon, elle fonctionne comme un totem pour une certaine cinéphilie contre-culturelle. Martine Beswick reste cette présence qui signale immédiatement que le film va dérailler, que le désir va se mêler au malaise, et que le cinéma de genre n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il laisse une femme prendre le contrôle du fantasme pour mieux le renverser.

